L’invention du bain de mer

En trempant le bas de sa robe le long du littoral basque, l’impératrice Eugénie savait-elle qu’elle venait de créer un loisir de masse ?

Jamais, en cinq mille ans il n’était venu à l’idée d’un homme de se jeter à l’eau de son plein gré. Les orteils épanouis sur le sable, les algues dans le maillot, le bruit du tuba : la plongée dans les vagues n’est apparue qu’au XIXème siècle. Avant, plus effrayante encore que la forêt dense et sombre, la profondeur des océans recelait des pires monstres et maladies inconnues, et acheminait sur sa houle les pirates les plus avides, sans parler des naufrages, nombreux.

Courants au temps des Égyptiens et de la Grèce antique, les bains de mer ont disparu à la chute de l’Empire romain et avec l’émergence du christianisme pudibond. Soudain, au beau milieu du XVIIème siècle, l’eau salée se vit accorder d’étranges propriétés miracles : guérir de la rage, et de la folie. Les plus chanceux ou les plus riches souffrants gagnaient Dieppe (où que ces bienfaits étaient loués) pour y humer l’air marin. Les vertus véridiques ont été découvertes par les Anglais fin XVIIème, début XVIIIème. Les premiers essais thérapeutiques modernes ont été réalisés par deux Anglais, le docteur John Floyer (1697), puis le physicien Richard Russell qui écrit The use of sea water (1753), traité dans lequel il affirme les soins curatifs de l’eau. Les Français les reprendront et développeront les cures.

Encore loin du splash

On entre à peine dans l’eau, uniquement sous ordonnance médicale et en prenant un maximum de précautions exposées dans des ouvrages usuels tels que Des bains de mer, Guide médical et hygiénique du baigneur. En 1846, le docteur J. Lecoeur y conseille prudemment : « il sera bon que le malade se repose pendant deux ou trois jours pour s’acclimater avant tout à l’air plus vif du littoral … Alors seulement il commencera à prendre ses bains ; il n’y restera que peu d’instants, vingt minutes s’il les prend chauds en baignoire, trois à quatre minutes s’il les prend frais ; il ne les prendra pas trop rapprochés et pourra laisser un intervalle d’un jour entre chacun d’eux ».

Les « personnes délicates » quant à elles doivent prendre leurs bains « d’abord tièdes en baignoire en mélangeant à l’eau de mer de l’eau douce ou une substance émolliente, puis en abaissant par degrés la température et en diminuant peu à peu la quantité d’eau douce ». Bien entendu, ces précurseurs ne savent pas nager. Cela est inutile puisque paresser longtemps dans l’eau, de même qu’au soleil, est le comble de la vulgarité. A des fins hygiéniques, l’extension des bains de mer fut tellement grande que l’on recense, au début du XXème siècle, environ deux cent dix sources en activité avec environ trente mille curistes par an.

Le Sud, pays perdu

L’Histoire veut que ce soit l’Espagnol Eugénie de Montijo (1826-1920), épouse de Napoléon III, qui ait instauré le bain de mer de plaisance. Mais il faudra attendre la seconde moitié du XIXème siècle bien entamée pour apprécier le plaisir inutile de se relaxer. Dès sa plus tendre enfance, à la demande de sa mère, la future impératrice pratique les cures thermales. Cette habitude ne la quittera pas. Elle fit de Biarritz sa villégiature. Son mari, premier président de la République française, y fait construire en 1854 la Villa Eugénie. Sous prétexte de promenades le long des côtes basques, elle trempait le bas de sa robe sur la plage. Lors de l’inauguration de la ligne de chemin de fer Tarbes Morcenx en 1862, elle découvrit Saint Loubouer (Landes), que Montaigne et Henry IV appréciaient déjà ; la commune prit le nom d’Eugénie les Bains en 1861.

Les premières plages à prendre leur essor sont celles du Pas-de-Calais, car elles se trouvent près de Paris : Boulogne (qui passe de 7 800 habitants en 1801 à 46 000 en 1898), Berck, Le Portel, Wimereux … En deuxième position arrivent les côtes normandes. Le Sud, pays perdu, ne séduit encore personne. Il lui faudra les impressionnistes attirés par les couleurs de la Provence et Brigitte Bardot pour devenir l’aimant à touristes qu’on connaît.

On invente les jeux de bords de mer, les spectacles autour des thermes, et on parle politique : Napoléon III reçoit à Vichy souverains et ministres étrangers pour traiter ses affaires internationales dans la plus grande discrétion et décontraction. Devenue la capitale du thermalisme entre 1852 et 1870, la fréquentation de ce petit village est multipliée par trois et en une vingtaine d’années, une ville bâtie aux pièces mairie, églises, gare, théâtre et casino (le premier de France, inauguré le 2 juillet 1865), parcs à l’anglaise, grands hôtels et commerces luxueux annonce le loisir de masse. L’apparition du chemin de fer fait augmenter le nombre de nageurs qui se glissent dans le lit des marées. Les plages bondées, les architectures chevronnées et les côtes dénaturées s’étendent désormais, aussi lourdes qu’une serviette mouillée.

Publié initialement dans Standard Magazine _ Été 2012
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