Salafistes, un documentaire dérangeant mais nécessaire ?

Dans le climat de peur actuel où la France se trouve, Salafistes, le documentaire réalisé par Lemine Ould Salem et François Margolin, dérange. Un court métrage pourtant ni pornographique ou d’épouvante mais interdit au moins de 18 ans par le CNC (Centre National du Cinéma) et accompagné d’un avertissement. Retour sur un documentaire gênant mais peut-être bien plus indispensable que ce que l’on croit.

Durant soixante-dix minutes, le spectateur se retrouve confronté à des scènes de flagellations, des exécutions sommaires et d’amputations sur place publique ou encore à des extraits vidéos de propagande, à Tombouctou, dans le Nord du Mali. Puis s’ensuit un face-à-face avec plusieurs idéologues salafistes affirmant chacun leur tour le même argumentaire froid et brutal. La démocratie ? “Un système mécréant par essence”. Le terrorisme ? “Une invention, tout comme l’islam civil et démocratique“. Et les amputations de voleurs ? “Une obligation divine”.

Mais ce film dépeint bien plus qu’une simple suite d’images de propagande et de décapitation. Comme pour servir de contre-point, plusieurs scènes de résistance à l’Etat Islamique sont présentes. On y voit un homme fumant sa cigarette à Tombouctou et une femme sortant sans voile à Gao sous l’occupation de Mokhtar Belmokhtar. Une autre scène encore, avec un vieil arabe malien expliquant qu’il conservera malgré tout sa pipe alors que la police islamique voulait le la lui confisquer. Autant de bribes du quotidien montrant des actes de résistance certes infimes mais bien plus fortes que le discours d’un spécialiste ou d’un universitaire.

Toutes, sont des images montrées sans censure, ni voix off et récoltées par Lemine Ould Salem, lui-même. Grâce à des contacts sur place, le journaliste avait pu filmer Tombouctou en 2012, date à laquelle les groupes islamiques s’étaient emparés de la ville.

C’est avant tout la question de la limite entre devoir d’information et apologie du terrorisme que ce documentaire pose; et c’est sûrement ce qui lui a valu cette interdiction. Parce que l’image brute n’existe pas. Elle adresse toujours un message qui n’est pas neutre, à plus forte raison lorsque ce sont des images que l’on n’a pas l’habitude de voir. Certains détracteurs diront que ce genre de film renforce la stigmatisation des musulmans. Il faut savoir, par exemple, que plusieurs symboles de l’islam sont repris par les salafistes comme le shahada arabe présenté comme le logo de l’organisation alors qu’il s’agit d’un symbole religieux. Alors s’il peut exister un risque important pour que certains comprennent un autre message que celui voulu, il ne faut cependant pas sous-estimer le spectateur.

Malgré l’atrocité de ces images, n’est-il pas plus important de vouloir comprendre ce qui pousse des hommes à vouloir tuer et à promouvoir une idéologie de la haine ? Au lieu de cacher des faits qui, de toute façon, nous marquent désormais pour toujours ?

L’Etat Islamique nous connaît beaucoup mieux que nous le connaissons. Et Salafistes tente bien que mal de remédier à cette symétrie. S’il est nécessaire de voir ce film, il le faut pour un public capable de le regarder en totalité et non par extraits pour ainsi comprendre le discours des documentaristes, opposés bien entendu à cette idéologie. Tout comme le débat qu’avait suscité la sortie de l’ouvrage Mein Kampf, ce documentaire doit être vu par un public au bagage culturel important et ayant le recul suffisant par rapport à ce qu’il voit. Un témoignage nécessaire donc, mais pour spectateurs avertis.

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