The Whole Gritty City ou le secret de faire pousser des fleurs sur les plus tristes charniers

En revenant sur l’après Katrina, Richard Barber et André Lamberston radiscopient tout un pan de l’Histoire des Etats-Unis – et plus intimement celle du Sud – où la rage et la douleur se mêlent à la musique. Un récit détaché et oppressant mais ô combien nécessaire. 

Même là où la mort apparaît – dans les assemblées d’un enterrement – les trompettes chantent et dansent comme hissées vers le ciel. D’emblée, les réalisateurs annonce la couleur : The Whole Gritty City s’ouvre sur des obsèques, celui d’un jeune chef d’orchestre. En salle française depuis le 5 mai 2016, ce documentaire montre une nouvelle illustration de résistance des cultures noires.

Alors que l’ouragan Katrina – provoquant l’inondation de près de 80% de la Nouvelle-Orléans en 2005 – ne semble représenter désormais plus qu’un lointain souvenir, il s’avère pourtant difficile d’effacer des consciences les morts et le chaos perpétrés, tant la situation semble évoluer lentement et la population peine à panser ses plaies.

Dans la lignée de la série américaine Treme (2012-2013) produite par David Simon et Eric Overmyer et de Katrina (When the Levees Broke : A Requiem In Four Acts), le documentaire de Spike Lee (2006) prenant comme point de départ cette même catastrophe naturelle, The Whole Gritty City se présente comme une fresque sociale. L’idée de ce documentaire remonte à 2007, lors du tournage à La Nouvelle-Orléans d’un reportage de la série criminelle d’investigation 48 Hours, sur laquelle travaille Richard Baber, et qui s’intéressait entre autres aux meurtres post-Katrina perpétrés dans la ville du jazz. Et notamment celui de Dinerral Shavers, jeune chef d’orchestre d’une fanfare d’un lycée local, âgé de 25 ans. Face au désarroi de la population et particulièrement des élèves de l’orchestre, Richard Barber décide de s’intéresser de plus près à ces fanfares pour adolescents qui travaillent toute l’année pour préparer les fameux défilés du Mardi Gras.

Contrairement à d’autres villes où la population noire est minoritaire, à La Nouvelle-Orléans, Mardi Gras s’apparente à une véritable institution. Où, pour l’occasion, la ville organise un gigantesque carnaval pour lequel de nombreux musiciens viennent se produire devant des milliers de spectateurs venus du monde entier. Des enfants trompettistes, saxophonistes ou encore batteurs que l’on peut suivre dans ce documentaire, et qui travaillent toute une année au sein de fanfares pour préparer cet événement.

Durant 89 minutes, le spectateur évolue dans l’intimité de ces marching bands, trois au total – O. Perry Walker High School, L.E. Rabouin High School et The Roots of Music -, de 2007 à 2010, peu après le passage de l’ouragan, donc. A cette période, et même encore aujourd’hui, les habitants doivent alors faire face à la violence, la drogue et son trafic, la pauvreté ou encore à la précarité, autant de conséquences directes de cette catastrophe. Mais, au son des trompettes et à la vue d’une violence sans nom, à son tour, avec l’œil de Richard Barber et d’André Lamberston, le public vie au rythme de ces jeunes musiciens de rue tentant par tous les moyens de maintenir intacte leur envie de jouer et de progresser, avant le grand carnaval du Mardi Gras. Comme Chris “Skully” Lee, 18 ans et batteur, forcé de prendre la direction de sa fanfare à la suite du décès de son entraîneur. Ou encore, Jaron “Bear” Williams, jeune prodige qui peine à se remettre du meurtre de son grand frère.

La fanfare comme thérapie contre l’appel de la rue

Dans cette ville de l’Etat de Louisiane, au-dessus du sport et même de la religion, la musique noire se dresse comme la genèse de tout. Ou plutôt, comme une extension du domaine religieux permettant la libération, la transcendance – à mi-chemin du sacré et du profane. Un rôle tout aussi esthétique que politique qui, au lendemain du passage de Katrina, prend un tout autre sens. Face à la mort, la musique répond par ce geste de vie : se lever et marcher en ne formant plus qu’un, aux sons des musiques issues d’une tradition ancrée dans l’Histoire des Noirs des Etats-Unis. A peu de chose près : loin de leur image de Maîtres d’antan, les Blancs sont tenus hors-champs de ce récit afro-américain. Une sorte d’écho, les jours de rassemblement et de festivité, à ces curieux venus s’émerveiller devant la fantaisie du spectacle et que les forces de police retiennent derrière les barrières de sécurité.

« Notre musique, c’est la vie », clamait Louis Armstrong, comme le rappelle un insert en début de film. A quoi renchérit un animateur de fanfare, un peu plus tard dans le film : « Dès qu’ils se sentent humains, les jeunes ont un talent fou ». Et lorsqu’un d’eux s’interroge sur ce qu’il doit faire pour s’en sortir, la réponse semble la même pour tous : « apprends tes partitions ! ».

Au-delà du courage et de la persévérance de ces jeunes, Richard Baber et André Lamberston mettent surtout en lumière le rôle des chefs de marching bands : plus que de simples professeurs, ils s’improvisent à la fois mentors, psychologues et même prêtres de ces collégiens venus chercher estime de soi et sens du collectif. Non plus seulement comme lieu de perfectionnement, les répétitions deviennent plutôt un exutoire sain, un refuge où chacun peut s’exprimer sans jugement et le seule endroit capable de faire ressortir leur créativité. La musique pour fuir aux appels permanents de la rue : certains s’en sortent mais d’autres finissent par y mourir. La réussite ici, dépasse alors bien plus que le cadre de la gloire mais la possibilité de peut-être réussir à sortir des quartiers, de ses risques et de cette triste réalité inaudible pour ces jeunes gens, la mort. En somme, l’héroïsme de ces éducateurs répond tant à l’absence totale des pouvoirs publics qu’à celui des pères absents.

Mais la force de ce reportage réside bien plus que dans la série d’images saisissantes – d’archives pour certaines -, des tonalités musicales, des témoignages et de toutes ces joues qui se gonflent au contact des instruments n’ayant que pour seule but la perfection. The Whole Gritty City puise toute sa singularité par son temps de tournage, permettant de jouer sur une plus grande variété de registres et de sensibilité, de plonger en immersion complète au sein de ces troupes et de leurs familles, en passant d’une fanfare à l’autre. Des fanfares, face caméra seulement, exclusivement masculines. Alors oui, le film prend certes soin de mettre en exergue une fille mais jette  malheureusement un regard furtif aux autres figures féminines lors des répétitions mais pourtant bien présentes lors des parades.

Aussi, malgré le contexte effroyable du tournage, le réalisateur semble attacher de l’importance au fait de ne jamais donner dans le pathos. Loin d’une quelconque mise en scène, il filme ces jeunes musiciens dans leur quotidien, même si celui-ci se voit bercé par les allées et venues de marées de violence urbaine, leur permettant d’avoir une tribune pour enfin s’exprimer et rendre compte du climat d’agressivité permanente dans lequel ils vivent. Des témoignages poignants qui dressent un sombre bilan sans toutefois avoir pour but d’attirer sur leurs conditions misérables.

Un des seuls regrets à la fin du visionnage de The Whole Gritty City semble être les exercices de style auxquels Barber et Lamberston se prêtent un peu trop souvent – sans doute des bribes de leur expérience en tant que reporters télé. Comme ces ralentis chaque fois que la caméra se tourne vers un coin de rue comme si le caméraman s’aventurait en terre inconnue ou encore cette fâcheuse manie à rester centré sur le visage des intervenants le temps des entretiens. Autant de tics qui empêchent de complétement plonger dans l’imaginaire néo-orléanais. Mais cette matière un peu top brute n’empêche heureusement pas The Whole Gritty City de montrer avec force comment les lames disparaissent au profit des cuivres : un parfait hymne à la musique, à la joie et à l’espoir.

 

 

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